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 Qui n’a pas rêvé une fois dans sa vie
le voyage vers Venise à bord de l’un de ces grands trains
qui franchissent la nuit au son lancinant des essieux qui cadencent les
kilomètres
avalés ? Soyons fous. Enfin, un peu. Et surtout raisonnables. Artesia,
fruit des amours entre la SNCF et Trenitalia, nous permet de réaliser
un vieux fantasme : monter dans un train à Paris, s’enfoncer
dans la nuit, et se réveiller au matin lorsque la voiture ralentit
et que la lagune de Venise apparaît à la fenêtre.
Pour des prix à la portée de nos bourses modestes.
On embarque à Paris, gare de Paris-Bercy, à une station
de métro de la gare de Lyon, ou encore à Dijon ou à Dole,
au cœur du Jura.
Artesia ressemble à tous les autres trains, mais quelques
détails tirent l’œil : les wagons bleus nuit barrés
de vert, couleur des eaux de la lagune, les accompagnateurs à képi
galonné d’or, sur le quai, qui vous renseignent sur l’emplacement
de votre place et vous aident avec vos bagages, et aussi une inscription en
grosses capitales blanches au bas du flanc des wagons : Treno notte – train
de nuit. Le rêve commence. Les yeux s’éclairent.
Le compartiment, pour deux (il peut accueillir trois personnes),
plaqué bois
et moquetté épais, participe à l’excitation
du départ : les trois fauteuils king size de velours vert
sombre invitent au bien-être, et l’on se prend à explorer
les petits placards, l’armoire de toilette et ses petits cadeaux,
ou à ouvrir le lavabo à l’ancienne en porcelaine
blanche. Ceux qui auront le droit aux nouveaux wagons, en service depuis
2006, trouveront une ambiance plus moderne, moins désuète,
mais tout autant pourvue de tous ces petits plus qui délivrent
un confort sur mesure : liseuses individuelles, petit rangement
pour les lunettes, et compartiment pour ranger les chaussures. C’est à des
petits détails comme ça que l’on entre de plain-pied
dans le règne de l’élégance.
A peine installés, une hôtesse vient se renseigner sur votre
présence future au wagon restaurant et l’on confie les passeports à l’accompagnateur
qui les fera viser à votre place aux différentes douanes
traversées (Suisse et Italie).
Il
ne reste plus qu’à jouir de l’instant, à se
laisser bercer par le rythme des wagons sur les voies, et, la nuit, douillettement
couché dans son lit, à se laisser aller à cette
nostalgie des trains d’autrefois, quand le mot voyage avait
encore un sens. Du coin du doigt, on écarte juste un peu le rideau
pour découvrir le nom de la ville où le train fait halte.
On scrute le quai gris éclairé par des lumières
blafardes, sur lequel des inconnus se dépêchent et s’agitent
en tout sens. Une bande musicale incertaine qu’on entend au loin,
comme issue d’un transistor qui n’existe plus depuis longtemps,
se réverbère entre des murs sales. Sans un bruit, doucement
sur les rails le train s’ébranle
et quitte les fantômes. Les lumières s’espacent, filent
de chaque côté du wagon et disparaissent, avalées
par la nuit.
C’est un plaisir délicieux et rare que de se faire réveiller
au petit matin par le sourire de l’accompagnateur, le café fumant
et les croissants sur un plateau, lorsque les ifs et les toits plats
des paysages de la plaine du Pô défilent derrière
la vitre.
Un dernier arrêt à Mestre – on
ne néglige pas les hommes d'affaires - et quelques minutes
plus tard, les valises roulent vers la sortie de la gare Santa Lucia.
Face à vous, en bas des escaliers, le Grand Canal et le vaporetto.
Sur un lampadaire, le lion de Saint-Marc. Pas de doute, vous y êtes.
Artesia. Un autre mythe est né.
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