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 Après
Marseillette, une suite de petits virages serrés à travers
la végétation donne au canal des semblants de rivière
enchantée. Les arbres verts et jaunes, le ciel bleu, se reflètent
dans l’eau verte. C’est magique ! Tellement que nous décidons
de passer la fin de l’après-midi en pleine nature, et de
bivouaquer sur place. C’est un bivouac de luxe…Au son d’une
musique classique sur le lecteur de CD du bord, le carré illuminé
sous les milliers d’étoiles, l’air doux, les oiseaux
de nuit, incitent aux conversations, tous assis à la petite table
de la proue en dégustant infusions et digestifs. Pas une ride sur
l’eau, pas un bruit qui ne soit naturel, c’est la quintessence
du voyage en pénichette. Rien que pour cette soirée-là,
le voyage en valait la chandelle.
 Le
lendemain, dernier jour !
Sur l’un des murs de l’écluse de Saint-Martin, un graffiti
donne la mesure du temps : 1869 !
Nous arrivons à la double écluse de l’Aiguille, où
l’éclusier, Joël Barthes, s’adonne depuis onze
ans à la sculpture. Accueillis par une bordure de cannas rouges,
jaunes et oranges, nous découvrons peu à peu sa production
insolite et très humoristique : avec des matériaux de récupération,
c’est tout un peuple de personnages délirants, d’animaux,
de détails bizarres, qui ont envahi son domaine. Joël Barthe,
pipe en bouche, a les yeux fixés sur l’imaginaire, très
loin. Il commande son écluse du bout des doigts, assis dans une
main de bois géante. A la sortie de l’ouvrage, un crocodile
guette les bateaux…
Nous stoppons « Saint-Sernin » quelques
centaines de mètres plus loin, pour visiter le petit village de
Puichéric, écrasé de soleil, dont la tour carrée
de la vieille église sonne les heures, témoin de la fuite
du temps.
 En
410, le royaume d’Alaric I le Wisigoth, vainqueur de Rome, s’étendait
là, et la montagne qu’on aperçoit au loin se nommait
le Pech d’Aric. C’est paraît-il l’endroit où
Alaric II, le dernier roi Wisigoth, vaincu par Clovis, fut enterré
en 507, avec ses femmes, ses éléphants et son trésor.
C’est vraiment une terre de trésors dans laquelle nous sommes,
puisque nous ne sommes pas très loin de Rennes-le-Château…
Pour le moment, entouré par les vignes du Minervois, nous pénétrons
dans l’antique Puigeirig. Il n’est pas loin de midi, et les
ruelles sont désertes, à part un chaton roux qui nous fait
un bout de chemin. Nous longeons les murs du château qui abrita
Paul Riquet lui-même, et dont les pierres de construction proviennent
des murs d’enceinte détruits par le Prince Noir et les Anglais
en 1355. Bien avant, vers le VIème ou le VIIème siècle,
s’élevait très probablement là une autre place-forte,
car le nom même du village apparaît dans le patronyme «
Puicheric Podium Theodoroci Terreci », le « Pech de Théodoric
» (la montagne de Théodoric). Théodoric étant,
comme chacun sait, roi des Ostrogoths (454-526), personnage remuant et
quelque peu belliqueux, qui siégeait à Ravenne, en Italie,
et qui voulait reconstituer l’Empire Romain d’Occident, face
à Constantinople. Les Champs Catalauniques étaient déjà
loin…
Bref (comme disait
Pépin, mais plus tard encore), après nous être imprégnés
de cette Histoire bien lointaine et avoir trouvé porte close à
l’église Notre-Dame (c’est l’heure du déjeuner),
nous rentrons à bord, l’estomac dans les talons, par un petit
chemin entre les vignes. Il faut noter cependant que le patronyme de l’église
vient de la statue de Notre Dame de Beauvoir, qui décida en 1700
d’interrompre son voyage vers la Chartreuse d’Escoussans et
d’élire domicile à Puichéric.
Nous serions bien restés, nous aussi, mais voilà : demain
matin, il faut rendre le bateau, et le plus sage est encore d’arriver
à Argens ce soir, histoire d’être en forme le lendemain.
Il nous reste encore quelques kilomètres à faire.
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