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Le Delta du Pô
 JF
Macaigne

 
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Le lendemain, Nous nous laissons entraîner par le Pô dans son bras principal, le Pô di Venezia. Sur les berges, les arbres cachent tout ce que l’on serait susceptible de voir. Sur l’eau, les branches continuent leur lent voyage vers l’Adriatique, et nous croisons quelques house-boats de pêcheurs, les mêmes qui étaient à Porto Viro la nuit dernière.
Nous repérons l’entrée du Pô di Maistra, sur l’autre rive face à Porto Tolle. Là encore on se repère avec un grand château d’eau, suivi de l’embranchement du Pô di Gnocca sur la droite, puis des petites maisons de Porto Tolle. Le Pô di Maistra fut longtemps le bras principal du fleuve, mais s’est peu à peu couvert d’une végétation envahissante. Après quelques mètres, nous passons sous le pont de Ca’ Venier, très bas, environ 2,90m. C’est une estimation, car il n’y a aucune indication. Pour la Pénichette, pas de souci, mais si vous avez oublié de baisser le tau, attendez-vous à stopper en urgence…
C’est le moment que choisit la pluie pour rafraîchir encore plus l’atmosphère, qui n’était déjà pas aux grandes chaleurs. Du coup, tout le monde se replie à l’intérieur dans la douceur du carré, et l’impression d’avancer à la découverte d’un monde oublié est saisissante. Nous dépassons une cabane en planches sur pilotis qui a dû faire les beaux jours de pêcheurs depuis longtemps disparus, ou encore a officié comme avant poste d’une usine envahie par la végétation. Un fantôme qui contribue à une ambiance de fin d’un monde dans laquelle nous naviguons.
La végétation sur les bords se réduit, tout comme la pluie, et nous arrivons quelques minutes plus tard à un ponton minuscule. C’est l’heure à laquelle nos papilles se rappellent à notre bon souvenir, et pendant que la cuisine devient pendant un temps un espace stratégique, j’en profite pour m’esquiver, appareil en bandoulière.
Dehors, bottes obligatoires ! Pour éviter de transformer le bateau en annexe de la rive en raison de la boue qui règne à l’extrémité de la passerelle, j’enroule mes chaussures dans deux sacs plastiques, suivant les méthodes développées par les Vénitiens pendant les aqua alta, et je sors à l’assaut de la berge. Elle grimpe raide : c’est une levée pour protéger des débordements du fleuve.
Hélas, avec mes sacs aux pieds, c’est un concours de dérapage, chaque pied remportant successivement le trophée. Je me fais l’effet d’avoir enfilé une paire de moon-boots à semelles de glace. Au sec, mais aucune adhérence ! J’arrive néanmoins en haut de la butte sans avoir posé la main par terre, et là, découvre les dizaines de petits étangs formés par les eaux du fleuve au fil des siècles. Dommage que le temps ne s’y prête pas, car le paysage est splendide. Au loin, sous un ciel lourd, des échassiers picorent l’eau en avançant patte après patte. Je n’ose pas descendre de l’autre côté de la levée, de peur de ne pas pouvoir remonter, et je reste sur mon observatoire. Autour, ce ne sont que mares, cris d’oiseaux, coassement de grenouilles, enchevêtrement de branches, et du vert, du vert, du vert… Il faudra revenir lorsqu’il fera sec, avec une paire de jumelles.
Après le déjeuner, nous repartons en sens inverse, vers un ciel qui s’éclaircit, là-bas, au loin. En une petite heure, nous rejoignons le Pô di Venezia, et nous reprenons notre descente, toujours solitaires dans cette liquidité déserte.
Retour sur le Pô, pour passer sous le grand pont qui relie Ca’ Venier à Ca’ Tiepolo. Il enjambe au bas mot 250 à 300 m de fleuve. Sur ses piles, quelques messages d’amour tagués sur le béton. J’ai toujours été admiratif des efforts déployés par leurs auteurs pour inscrire leur propos dans les endroits les plus insolites et inaccessibles, mais là, on atteint des sommets. Aucune possibilité de s’accrocher. A moins de descendre en rappel depuis là-haut, l’écriture semble du domaine de l’impossible. Et pourtant ! Espérons que la belle apprécie, qu’elle a un bateau, ou qu’elle sait bien nager…
Le courant nous porte, et les rives défilent. On ne voit pas les villages, mais on les devine en découvrant les pontons qui leur correspondent. C’est bientôt l’entrée d’un autre bras : le Po delle Tolle, immédiatement suivie d’un gros pont de béton gris, où une grosse colonie de pigeons a élu domicile. D’un coup, le paysage change, et le temps aussi. Du bleu apparaît, de plus en plus, et les rives se couvrent de roseaux, à l’instar des paysages du nord de l’Europe. C’est une beauté pure et sauvage, sans concession. L’eau coule tranquillement vers la mer, et on sent confusément qu’une faune innombrable habite derrière ces remparts beiges.
Soudain, un petit point grossit un peu plus loin. Un pêcheur, sur une barque. Il nous fait signe. Ça n’est pas un bonjour : le brave homme nous indique seulement que son filet barre quasiment entièrement la largeur du fleuve, et nous invite à passer derrière lui, où il ne reste pas beaucoup de place… Il paraît vraiment surpris de découvrir un autre bateau que le sien.
Plus loin, près du petit port de Scardovari, le spectacle d’une mouette se nettoyant consciencieusement avec la même délectation qu’une star dans une baignoire du George V nous absorbe quelque peu, mais le paysage si magnifique reprend vite ses droits. Cette terre rase entre ciel et eau est d’une beauté rare et fascinante.

Nous arrivons à Porto Barricata, au bord de l’Adriatique, où nous allons passer la nuit. Il est presque 18h, cela veut dire que nous avons navigué 3 heures depuis le ponton sur le Pô di Maistra. Dans ce laps de temps, nous avons changé de météo, mais surtout de paysage. D’un fouillis de vert, nous sommes arrivés à une symphonie en roseaux majeur. Porto Barricata est à l’extrême bout du Pô delle Tolle, et il se termine par un pont de bateaux. En amont et en aval de celui-ci, toute une série de house-boats très particuliers : comme pour respecter à la lettre l’appellation, ces constructions sont constituées de maisonnettes joliment peintes posées sur un plancher, lui-même arrimé à une ou plusieurs petites barges. Il y a des monocoques, et même des catamarans. Sur l’autre rive, la marina. Chère, mais tout confort !
Porto Barricata est une halte nécessaire avant le reste de l’aventure. Et vu l’activité trépidante qui règne ici après 7h du soir, nous nous couchons tôt, ce qui n’est pas plus mal. Demain, nous prenons la mer…

 
   
Texte & photos : © JF Macaigne